• Jean-Pierre Béchu*2*

     

     

     

     

     

     

    Jean-Pierre  Béchu

     

    Jean-Pierre  Béchu

     

     

    Jean-Pierre  Béchu

    JEAN-PIERRE  BÉCHU

     

    Jean-Pierre  Béchu

    Le diable au confessionnal… et autres nouvelles érotiques.

    de Jean-pierre Bechu • Éditions Alzieu *2013

    *2*

     

     

     

     
    Présentation de l’ouvrage :  
     
    « Elle embrassait mon visage tout en me parlant.

    Mes deux amies s’appellent Nadine et Josiane. Elles forment un couple… Elles m’ont fait l’amour… J’ai cessé d’être vierge. Si tu n’avais pas autant aimé mon corps peut-être n’aurais-je pas osé enfin, je ne sais pas. Leurs caresses sont aussi douces que les tiennes, leurs baisers sont aussi tendres. Mais avec elles j’ai réussi à faire ce que je n’arrivais pas encore à réaliser avec toi : m’ouvrir, m’offrir, me laisser pénétrer et surtout avoir envie de l’être. J’ai eu l’impression que mon vagin s’ouvrait autant qu’une fleur toute grande éclose. J’ai découvert mon corps. Tu sais, je savais à peine que j’avais un clitoris et qu’à partir de lui toute ma chair pouvait devenir une extraordinaire cage de résonance, comment dire… dix fois je suis devenue comme une explosion solaire, je me suis éparpillée dans un cosmos incroyablement voluptueux. J’ai cru mourir de bonheur.
    A mon tour je couvris de baisers son visage. »     Camille
     
    *

    L’auteur :

    Historien d’art et enseignant, Jean-Pierre Béchu est passionné par la poésie et les religions orientales. Secrétaire général de la Société des Poètes Français, il pense que l’écriture érotique et la poésie participent d’un ordre supérieur : l’érotisme sublime la sensualité, tout comme le poème transcende la parole.

     

    Nouvelle tirée de : Le Diable au Confessionnal... et autres nouvelles érotiques (Alzieu, 2012)

     

     




    Reflets brouillés


    Mon fond de teint caramel se marie bien avec les reflets auburn de mes cheveux : Dominique va sûrement me dire que je dégage une sensualité cuivrée. Le fard de mes paupières mériterait peut-être une touche nacrée pour rendre mon regard plus lumineux, plus en harmonie avec le léger scintillement de ma poudre et le pailleté du rouge-à-lèvres. Je parfais toujours mon maquillage afin de mettre mes yeux en valeur. Le nouveau mascara convient bien à mes longs cils. J'aime me plaire. J'ai poudré mon cou, mes épaules, choisi une robe dont le moulant flatte ma féminité. Cette femme que je contemple dans la glace, je voudrais la serrer dans mes bras. Il m'arrive de me caresser en me regardant. J'envie Dominique de pouvoir torturer mon corps selon son bon plaisir. Il me manque encore une couche de laque suffisamment fine pour laisser mes cheveux flotter autour de ma nuque, je trouve qu'une coiffure un peu libre ajoute au charme... J'adore l'éclat des petites boucles d'oreilles offertes par Dominique.
    J'aime sortir lorsque vient la nuit. Marcher sans destination précise, entendre claquer mes talons sur le trottoir, croiser des visages noyés dans l'ombre. J'évite les lieux où l'on pourrait me raccrocher, certains hommes, parfois, me confondent avec une prostituée. Il est vrai que je vis dans l'illusion. Je finis toujours dans un café que je choisis le plus chic possible et pourvu de miroirs. J'adore entendre le serveur m'appeler « madame » mais je me méfie de mes mains qui peuvent me trahir malgré leurs faux ongles. C'est pourquoi je porte des gants de satin noir. Quand un regard masculin se pose sur moi j'en tire un grand plaisir même si je n'ai aucun goût pour les hommes. J'aime simplement qu'on me prenne pour ce que je veux paraître. Je me plais à voir la marque de mon rouge-à-lèvres sur mon verre de jus de fruit. J'allume une cigarette tout en contemplant de jolies femmes dont je cherche ce qui pourrait les différencier d'avec mon apparence. C'est surtout dans les manières que je note quelques écarts. Par exemple dans leur façon de porter un verre à leur bouche ou dans les gestes qu'elles font en parlant. Pour le reste , elles sont mes semblables et d'aucune pourrait même envier ma poitrine désormais avantageuse grâce à mon traitement hormonal. Je m'assois toujours là où une glace peut me renvoyer mon image et celles de femmes à des tables voisines.
    Je m'égare dans un jeu de miroirs, parmi des vitres embuées, des décors flottants. Je ne sais plus quel poète a écrit que nous naviguions parmi des lueurs de vitrail... J'imagine souvent une eau calme soudain agitée par la chute d'un caillou : tout se brouille, on ne reconnaît plus ce qui s'y reflète. Ma vie s'assimile à ce reflet brouillé. Petit garçon, il m'arrivait de chiper à ma sœur des sous-vêtements. Tout d'abord sans raison apparente, peut-être par jeu puis,vers quatorze ou quinze ans je le faisais parce que le port d'une culotte de femme me donnait des érections puissantes et longues. C'est à partir de là que quelque chose s'est inexorablement fissuré en moi. Un travail de sape qui blessait profondément ma nature virile et dont les ressorts m'échappaient. Ma sœur, qui était mon aînée de quatre ans, me surprit un jour en train d'enfiler ses vêtements. Elle me gifla plusieurs fois en me criant des choses humiliantes et cela me donna du plaisir... Je n'aime pas mes souvenirs d'adolescence. Au lycée, je me comportait comme un enfant avec les filles qui m'attiraient. J'étais complètement paumé. Comme maintenant.
    Au lieu de sortir je ferais mieux d'attendre Dominique. Il y a des soirs comme celui-là où tout se déchire brusquement dans ma poitrine et dans ces cas-là il vaut mieux que je reste chez moi. C'est curieux car voici dix minutes je me sentais pétillant. Le brouillard tombe de plus en plus vite. Je vais m'asseoir pour fumer tranquillement devant un verre de whisky... Mon premier amour avait les yeux bleus, il s'appelait Nathalie et son existence fut aussi brève que celle d'un papillon : sans travestissement, mon corps restait indifférent. C'est à ce moment , que j'ai compris toute l'épaisseur des barreaux de ma prison. Oui... j'avance masqué sans savoir ce qui est le plus vrai de mon visage ou de mon masque. Ce n'est pas mieux avec Dominique. Elle me brutalise comme un sadique qui maltraiterait une vierge effarouchée. Je l'implore, je crie lorsqu'elle me frappe, lorsqu'elle me piétine avec ses bottes blanches, mais sa cruauté me fait jouir.
    Non je ne sortirai pas ce soir : chaque fois que je m'interroge sur ce qu'il y a derrière le miroir c'est comme si je me liquéfiais, j'ai envie de me cacher. Il m'arrive de vouloir fuir cette femme que me renvoie la glace, il m'arrive de vouloir lui faire l'amour. Je surfe sur des mirages mais il existe heureusement quelques balises dont je ne doute pas de la réalité. Par exemple, je me sais poète. Malheureusement j'écris mal avec des mots. Pour composer mes poèmes j'utilise des encres et des couleurs. Je suis auteur de bandes dessinées dont je signe les albums sous le pseudonyme de Catherine, le prénom de ma mère. Mes histoires se passent dans des temps et des lieux surgis de mes rêves avec des lacs enchantés, des lumières cristallines ou des forêts englouties dans d'étranges brumes. Mes livres se vendent bien, j'ai l'art d'émerveiller les enfants. Ce travail me satisfait car il exige la solitude : je ne cache plus mes mains, j'oublie mes produits de beauté, mes sous-vêtements en dentelles et mes robes, je ne me rase pas... Je suis de nouveau un homme et dans ces moments-là Dominique et moi n'avons plus de vie amoureuse à moins que je redevienne femme l'espace d'un soir. J'ai besoin de m'identifier à Dominique ou à toutes celles qui allument mon désir. Dans mon for intérieur, je me sens alors absolument femme... J'ai l'impression d'être un vase en miettes... Les antidépresseurs ne suffisent plus pour éviter mes fréquentes crises de larmes.
    J'oublie grâce à mon art. C'est une ivresse salvatrice par rapport à l'autre, celle de la rue et des autres lieux publics où je me métamorphose. L'unique vrai miroir, ce sont mes albums pour enfants et mes peintures, le reste n'est qu'indifférencié, chaos,vase brisé... Et voilà, je recommence à pleurer, mon maquillage va être foutu. Dominique va aimer, elle va me battre encore plus fort et nous allons jouir à en crier. Je ferais mieux d'arrêter le whisky pour ce soir et d'aller regarder mes toiles.
    Un ami critique d'art est passé les voir il y a une quinzaine de jours. Tout est arrivé très vite : d'autres sont venus et un galeriste du Quartier Latin va exposer mes oeuvres, j'ai même déjà eu un article dans la presse. Mes peintures fascinent car elles trompent le regard. Ce qu'elles montrent a priori n'est pas ce qu'elles représentent. Le premier regard y voit des roses, des lotus ou des lys qui se transforment, lorsque l'oeil devient plus attentif, en sexe de femme. Il arrive, mais c'est assez rare, que des personnes voient le sexe avant la fleur. S'agit-il finalement de l'un plutôt que de l'autre ou des deux à la fois ? Le sais-je moi-même ? Ce qui est vrai pour moi l'est aussi pour mes tableaux.
    Lorsque je peins, la réalité s'éloigne de mon champ de conscience, je ne la distingue plus du fantasmagorique. Dominique s'allonge, écarte les jambes pour ouvrir une fleur de chair. De part et d'autre de la corolle, ses doigts étirent légèrement les pétales et je vois alors la rose qui pour éclore, n'attend que mon pinceau. J'enduis celui-ci de poudre rouge clair que j'étale en plusieurs couches sur les grands pétales, un rouge diurne, presque solaire, dont je répands la lumière, en la dégradant, jusque vers la naissance des cuisses. Les petits pétales reçoivent un rouge vif, nocturne, de plus en plus sombre vers le cœur de la fleur, là où brûle le mystère, le feu central, là où mon pinceau trace de fins pistils noirs. Et la fleur, éveillée dans ses plus secrets replis, doucement se dilate, s'empourpre, libère un nectar que je fais rosée ou gouttes de pluie. Mon pinceau préside à l'éclosion de la vie... Dominique soupire, je la sais parcourue de vagues qui l'écartèlent alors que j'achève la perfection de la fleur en en soulignant les contours. Quand Dominique s'abandonne aux convulsions du plaisir, je contemple la magnificence de ma rose. J'en fixe la splendeur en prenant une photo avec laquelle je réalise ensuite mon tableau.
    Dominique goûte une kyrielle de voluptés selon que je la transforme en rose, en lotus ou en lys. Elle apprécie particulièrement cette dernière fleur car j'en peins les longs pétales sur la face interne de ses cuisses. On ne voit pas la fleur de l'extérieur, nous sommes à l'intérieur, au creux de la corolle, tel un colibri affolé par l'exhalaison suave. Il s'agit toujours d'un lys blanc à peine ouvert. Mon pinceau poudré colore le cœur puis dessine les pétales par petites touches qui arrachent à Dominique des soupirs étouffés. La floraison s'opère peu à peu, brillante de miel, les longs pétales lentement s'écartent. La peinture achevée et la photo prise, Dominique me prie de la « laisser flotter »... Je ne fais alors aucun bruit, immobile jusqu'à ce qu'elle me demande d'ôter la poudre à l'aide du lait démaquillant... Je la sais prête pour un second voyage.
    Si Dominique n'y prenait autant de plaisir, peut-être aurais-je moins fait de tableaux floraux. Je n'ai osé avouer aux critiques les vraies raisons de la fécondité de mon œuvre. C'est la première fois que j'ai ce type de rapport avec une femme et sans doute fort peu d'hommes en ont-ils fait l'expérience : contrairement à Dominique je n'en tire guère de satisfactions sensuelles, mais plutôt le bonheur de vivre un accomplissement artistique.
    Nos visées sont bien différentes. Il n'est que la violence pour nous faire entrer en communion. Elle est le bourreau et moi la victime, elle m'humilie, me fait mal et nous savons exactement jusqu'où aller pour vivre des orgasmes à peu près simultanés. Elle ne devrait plus tarder à rentrer... Comme d'habitude, nous allons rapidement dîner sans un mot mais en nous regardant intensément pour épouser nos rôles respectifs. Ses yeux vont devenir de plus en plus durs et les miens larmoyants... Nous allons boire un ou deux digestifs puis elle va enfiler ses bottes blanches sans lesquelles je n'arrive pas à être excité. Je vais m'allonger par terre... Nous faisons cela régulièrement trois fois par semaine, précisément les lundis, mercredis et vendredis. Les samedis et dimanches sont réservés au pinceau érotique. Ainsi Dominique a-t-elle programmé sa vie sexuelle. Quant à moi, je me soumets et je n'ai d'ailleurs rien à dire. Elle m'impose tout, comme elle le fait avec n'importe qui. Elle est directrice des ressources humaines dans une grande entreprise et je plains les malheureux candidats qui la rencontrent pour un entretien d'embauche. Sa chevelure noire et courte, ses lunettes aux épaisses montures, son regard coupant... Ses phrases tellement brèves, juste les mots indispensables. Jamais rien de chaleureux. Dans sa vie il n'y a que des lignes droites : aller à l'essentiel, tout de suite, avec une efficacité mathématique. Si elle vit avec moi c'est uniquement pour réaliser l'équation volupté égale cruauté. Je sais qu'au fond elle ne m'aime pas et pourtant je reste avec elle. Par faiblesse et surtout parce que j'ai tellement peur de la solitude. A force de me cogner partout j'ai souvent eu des idées suicidaires mais c'est finalement la dépression en continu qui a triomphé. C'est pourquoi je n'oppose aucune résistance, comme ce soir, où je suis une femme attendant une autre femme qui va la gifler, la mettre par terre et la frapper à coups de bottes blanches.
    Pourquoi des bottes blanches ? Pourquoi cet impératif de passer pour une femme partout où je vais ? Je suis autant hybride dans ma tête que dans mon corps. Je déteste me voir nu : une femme, qui a de jolis seins mais un sexe d'homme. Je tiens de la sirène, du centaure, peut-être suis-je un monstre finalement. Dominique se plaît à rire de moi. Elle me dit qu'au dix-huitième siècle les hommes maniaient aussi bien la poudre de riz que l'épée et qu'elle me verrait bien, pourquoi pas, avec l'arme au côté. Elle m'appelle son chevalier d'Eon et observe qu'au train où va notre société on finira peut-être par envisager la séduction masculine maquillée de frais et montée sur talons aiguilles : j'ai encore des chances. Elle m'écorche, elle me tue. Ce soir je ne peux rien faire d'autre que de boire du whisky. Je voudrais, pour une fois, que Dominique me prenne dans ses bras, qu'elle me souffle des mots gentils à l'oreille, qu'elle me berce. J'entends son pas dans l'escalier.
    Elle ferme la porte en la claquant puis avance vers lui. Il se lève aussitôt. Avec ses talons, il est légèrement plus grand qu'elle dont le regard le détaille : des larmes ont fait couler son maquillage, ses paupières sont devenues charbonneuses. Il porte sa plus jolie robe, celle qui va si bien avec ses gants de satin noir, ses ongles brillent d'un vernis nacré, il a mis ses bas en jersey lycra.
    - Pas ce soir, murmure-t-il... sois douce, prends-moi dans tes bras, embrasse-moi.
    Une lumière froide étincelle dans les yeux de Dominique. Son visage se fait marbre. Elle le quitte pour aller mettre ses bottes blanches.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Samedi 14 janvier 2017Michelle Gouraud »

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